15 mai 2025
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Sheila : « Dans ma tête, j’ai toujours 50 ans »

© Darius Salimi
Le temps glisse sur elle sans laisser de trace. Portée par le succès de son nouvel album, la chanteuse se prépare à retrouver son public belge lors de trois concerts exceptionnels. Rencontre avec une artiste restée aussi vive qu’inspirée au fil des décennies.
Après 60 ans de carrière, que représente pour vous ce nouvel album, « À l’Avenir » ?
J’ai de l’affection pour chacun de mes projets, mais celui-ci a une résonance toute particulière. J’y aborde des sujets qui me sont essentiels, comme l’amour ou la spiritualité, et je rends hommage à Simone Weil. Ce n’est pas un simple exercice de légèreté. Après Venue d’ailleurs, qui retraçait mon parcours, j’avais besoin d’exprimer quelque chose de plus affirmé. Ce disque incarne, pour moi, une forme de maturité. Je suis une femme d’expériences, et ces chansons, je n’aurais pas pu les chanter à 20 ans. Je souhaitais aussi une esthétique sonore résolument contemporaine, mêlant pop et électro. J’ai eu la chance de collaborer avec des compositeurs talentueux comme Daran, Elio Anthony, Davide Esposito et Éric Azhar. Les rencontres ont façonné mon chemin. Travailler avec Pierre-Yves Lebert, que je vois un peu comme un Baudelaire moderne, a été un vrai bonheur. Quand j’ai découvert le texte de Dilemme, j’ai tout de suite été touchée. L’enregistrement s’est fait au Studio ICP, à Bruxelles — une ville à laquelle je suis profondément attachée.
Quelle place occupe l’amour dans votre vie ?
Je ne peux pas avancer sans affection ni émotion. Pour moi, une vie dépourvue de chaleur ou de sens ne vaut pas la peine d’être vécue. Et ce n’est pas uniquement dans la relation à l’autre qu’on la trouve, c’est aussi dans ce que la vie nous offre comme le ciel, les saisons, la beauté des choses simples. J’éprouve un vrai plaisir à me promener en pleine nature, à chercher un trèfle à quatre feuilles, à respirer. Depuis les années 70, je vis à la campagne. C’est là que je me sens alignée, sereine. Il est essentiel, je crois, de savoir faire une pause, poser son téléphone, et se reconnecter au monde réel. Quand j’étais plus jeune, je me levais parfois à 4 heures du matin pour m’enfoncer dans les bois, juste pour observer les biches, écouter les oiseaux, ou surprendre la danse silencieuse des abeilles. Ces moments-là, ce sont mes vraies respirations.
Le 16 août prochain, vous célébrerez vos 80 ans…
Je préfère qu’on évite de mentionner le chiffre, il me donnerait un coup de vieux… que je ne ressens absolument pas ! (Rires) Dans ma tête, j’ai 50 ans. C’est d’ailleurs pour ça que ma prochaine tournée s’appelle 8.0. Je reste connectée, curieuse, dans l’élan. Ce qui compte, c’est l’énergie qu’on met dans ce qu’on fait. Je ne redoute pas le temps qui passe. Ce qui m’anime, c’est ce qu’il reste à faire, pas ce qui a été. Je ne suis pas tournée vers hier. J’ai encore mille idées à réaliser, et c’est ce qui me garde vive. Le canapé et la télécommande, très peu pour moi. La retraite ? Je n’y pense même pas !
Êtes-vous croyante ?
Oui, je suis catholique. Je ne vais pas à la messe tous les dimanches, mais j’aime me recueillir dans une église et allumer un cierge. Je prie également de façon régulière. C’est un exercice qui m’apaise.
Si l’on poussait la porte de votre maison à la campagne, à quoi ressemblerait la visite ?
J’ai la chance de vivre entourée de magnolias en fleurs. C’est un vrai spectacle. J’ai récemment fait planter un chêne, qui, je l’espère, me survivra. À l’intérieur, il y a un vélo elliptique… que je n’utilise quasiment jamais. Il est devenu une sorte de sculpture contemporaine ! (Rires) J’aime allumer des bougies en neuvaine, créer une atmosphère apaisante. Mon intérieur est rempli de souvenirs. Je conserve des tas d’éléments qui ont une valeur sentimentale. Il m’arrive de tomber, au fond d’une armoire, sur une vieille photo de mes parents ou un vinyle oublié, et ça me donne le sourire. Dans une des chambres, trône une cafetière de voiture d’époque, un modèle rarissime qui appartenait à mon père. Une vraie pépite. Dernièrement, j’ai ressorti mes disques d’or et ma Victoire de la musique. Longtemps, je n’osais pas les afficher, mais aujourd’hui certains sont au mur, à côté de ma médaille de Commandeur des Arts et des Lettres, reçue en 2018. Un petit musée intime, en somme.
Que ressentez-vous lorsque vous contemplez toutes ces récompenses ?
Franchement, je me dis que je ne m’en suis pas trop mal sortie ! (Rires) Rien ne m’a été offert sur un plateau. J’ai bossé dur, souvent dans l’ombre, parfois dans l’adversité. Il y a eu des hauts, des bas, des épreuves, mais aussi beaucoup de moments lumineux. Et malgré tout ça, je suis là, solide. J’ai traversé l’existence avec ses joies, ses combats, ses amours et ses blessures, sans jamais plier. Aujourd’hui, je ne cherche plus à prouver quoi que ce soit. Mon parcours parle pour moi. Ce que je veux, maintenant, c’est profiter, savourer, faire les choses par envie. Le plaisir est devenu ma seule ambition.
Quels souvenirs gardez-vous des émissions de variété du début de votre carrière ?
J’en ai fait, des plateaux ! De Guy Lux à « Stars », « Vivement Dimanche »… À l’époque, tout était plus artisanal, moins formaté, mais c’était du direct, et ça changeait tout. Il y avait une spontanéité, une vraie part d’imprévu. Aujourd’hui, tout est enregistré, coupé, recoupé… et ça me désole. La variété, telle qu’on l’a connue, a quasiment disparu. À part « Taratata », il ne reste plus grand-chose. Et encore, je n’y ai été invitée que deux fois, c’est un cercle très fermé. J’ai la sensation que le petit écran s’essouffle. Les formats se répètent, les chaînes se copient. J’ai connu des créateurs comme Pierre Bellemare ou Guy Lux, qui imaginaient des concepts, des rendez-vous uniques. Maintenant, entre « Koh-Lanta », « The Voice » ou « Danse avec les stars », tout finit par se ressembler. Par moments, je me dis que je devrais postuler à la direction d’une chaîne ! (Rires)
Vous serez de retour sur scène. Comment vous préparez-vous ?
Je mesure la chance que j’ai d’être en forme, alors je me prépare à reprendre les cours de danse. J’ai envie de soigner le visuel, de proposer quelque chose de vivant et élégant. Sur scène, je me sens pleinement à ma place. Je sais déjà que je vais prendre un plaisir fou sur « Dilemme » et que « Nova » me donnera des frissons à chaque note. Et puis, retrouver les spectateurs belges me met en joie. Il se passe quelque chose de spécial en Belgique, une énergie, une chaleur… Ce sont des instants qui restent.
« Spacer » est le tube emblématique de votre discographie…
Ce morceau, c’est ma madeleine de Proust ! Il m’a permis de voyager aux quatre coins du monde, jusqu’à se classer aux États-Unis. Mais ce qui reste gravé, c’est la toute première écoute. J’étais à Saint-Tropez quand on m’a envoyé une cassette. Je l’ai mise dans l’autoradio, et dès les premières secondes, j’ai été bouleversée. Ce n’était pas du disco classique, c’était de la funk, et ça m’a tout de suite parlé. Folle de joie, j’ai tenté d’enregistrer ma voix sur la maquette… sauf que la tonalité ne me convenait pas encore ! Avec le recul, je suis reconnaissante : ma voix est restée fidèle au fil du temps. Ce titre nous a un peu échappé, à Nile et moi, comme s’il appartenait déjà au public. Et notre lien est là. C’est bien plus qu’un collaborateur, c’est une âme sœur. On échange encore souvent, comme au premier jour.
Est-ce qu’on vous appelle encore Anny, votre véritable prénom ?
Seuls mes proches m’appellent comme ça. Dans la rue, si quelqu’un crie « Anny », je ne réagis même pas. C’est Sheila que les gens connaissent, que je fais vivre à travers mon travail. Elle appartient au public. L’autre facette, plus discrète, plus personnelle, c’est celle que cache ce prénom.
J’y tiens beaucoup. Mes parents m’ont appelée ainsi, et j’ai une tendresse particulière pour cette part de moi plus intime. Je veille d’ailleurs à ce qu’il s’écrive avec un y, comme le voulait ma mère. C’est un détail, mais il compte énormément pour moi.
Rino GALLO
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