13 janvier 2026
La folle épopée du clip-vidéo !
Quand la télévision régnait en maître, voir son chanteur favori relevait de l’exploit. L'invention du clip a tout bouleversé, propulsant la musique sous les projecteurs et changeant à jamais la manière d'écouter... et de regarder.

© RTL Group
Au milieu des années 70, bien avant que l'on puisse lancer sa chanson favorite d'un simple geste, les amateurs de musique devaient s'armer de patience. Installés devant leur poste, un plateau de chips à portée de main, ils guettaient l’apparition d’une vedette sur des émissions comme « Ring Parade » avec Guy Lux ou « Numéro Un », orchestré par Maritie et Gilbert Carpentier. À force de jongler entre orchestres, caméras et logistique de foire, une idée finit par s’imposer. Filmer les artistes à l’avance pour éviter la corvée des prestations en direct. André Torrent, voix phare de RTL Télé Luxembourg avec son « Super Jukebox », se souvient : « Les Américains filmaient déjà des chansons en 16 mm, mais chez nous, c'était hors de question. Les syndicats craignaient qu'on diffuse ces clips gratuitement ». Ambiance tendue. Face aux complications pour réunir quelques artistes sur un même plateau, une alternative émerge. Le vidéoclip, ou si l'on préfère, le disque en images. Plus élégant, plus économique et bien moins stressant pour les producteurs. Les Suédois d’ABBA, toujours précurseurs, flairent le filon. Agnetha, leur chanteuse, éreintée par les tournées, convainc le groupe de filmer leurs chansons dans leur pays. Une stratégie payante qui inspire rapidement d'autres artistes. Pourquoi se risquer aux aléas du direct, quand un clip soigneusement peaufiné peut tout dire — et souvent mieux qu’une performance hasardeuse ?
La télé entre en scène
Pendant que les États-Unis dominent le marché, RTL-Télévision décide de miser à fond sur cette révolution visuelle. La chaîne crée RTL Productions, filiale dotée d’équipements dernier cri, capables de rivaliser avec les meilleures infrastructures. À la tête de cet atelier d’images, René Steichen, surnommé « le sorcier de l’image », manie kaléidoscopes, ralentis envoûtants et effets de surimpression avec un savoir-faire qui fait école. Grâce à lui, la Villa Louvigny, puis les studios de Bertrange, deviennent des lieux de pèlerinage pour les stars. Julio Iglesias, Nana Mouskouri, Charles Aznavour, Lio et sa célèbre combinaison banane, Plastic Bertrand ou encore Shirley Bassey défilent devant ses caméras. Produire un clip coûte à l’époque 11 000 euros, une somme considérable pour quelques minutes d'images, mais les maisons de disques n'hésitent pas à investir. Sous l'impulsion de Steichen naissent des vidéos devenues mythiques. Michel Polnareff laisse tomber son micro à la fin de « Tam-Tam », Patrick Hernandez danse sur des dalles lumineuses pour « Born to be Alive », Lio virevolte dans une jungle de fruits, Plastic Bertrand plane littéralement dans « Ça plane pour moi ». Claude François lui-même immortalise « Alexandrie Alexandra » dans le mythique studio 1, le même que celui utilisé pour « Citron Grenadine ». Parmi les témoins privilégiés, Michèle Etzel, speakerine à l’époque, évoque une rencontre mémorable : « Même si je n’étais pas fanatique, je connaissais par cœur ses chansons. Un jour, en ouvrant ma loge, je suis tombée face à Claude François, sourire aux lèvres. Tellement surprise, je n’ai trouvé d’autre réflexe que de refermer la porte et m’enfuir ».
Désormais, la musique se regarde
Le 1ᵉʳ août 1981, un entrepreneur new-yorkais sent le vent tourner. Il crée une chaîne entièrement consacrée aux clips, diffusés sans interruption. MTV pour Music Television voit le jour. Premier clip diffusé, « Video Killed the Radio Star » des Buggles. Toute une déclaration. Le succès est fulgurant. Les adolescents américains découvrent leurs idoles autrement, chorégraphies audacieuses, mises en scène extravagantes, univers visuels aussi puissants que les mélodies. Madonna confiera plus tard que sans MTV elle n'aurait jamais percé aussi vite, Michael Jackson, Prince, Duran Duran ou Cyndi Lauper bâtissent leur notoriété sur ce nouvel écran magique. L’onde de choc traverse l’Atlantique. À RTL, André Torrent confie, non sans ironie. « Nous avions inventé MTV sans le savoir ». Les chaînes européennes s’adaptent rapidement. Antenne 2 lance « Bonsoir les clips », suivi par « Clip Club » à la RTBF, et « Clip Connection » sur RTL-Télévision. Le clip devient un nouveau rituel quotidien. On goûte devant la télévision, on dîne en regardant les dernières tendances vestimentaires, on prolonge la soirée à décortiquer tenues et chorégraphies déjantées. Désormais, la musique se regarde autant qu’elle s’écoute.
Internet fait tourner la tête
Comme toutes les grandes fêtes, celle du clip a aussi connu un lendemain douloureux. Dès le milieu des années 90, MTV commence à perdre de sa superbe. De nouvelles chaînes musicales comme MCM, The Music Box, Sky Channel ou M6 Music lui disputent un public de plus en plus volage. Mais c’est Internet qui porte le coup de grâce. La musique abandonne les écrans traditionnels pour s’immiscer dans les ordinateurs. Napster, YouTube et MySpace bouleversent les usages, donnant instantanément accès à des millions de vidéos. Dépassé, MTV tente de se réinventer, troquant peu à peu le clip pour des émissions de téléréalité telles que « Jackass » ou « Punk’d », où Ashton Kutcher piège des célébrités avec malice. Pour donner un ultime coup de pinceau nostalgique, certaines antennes spécialisées subsistent, comme MTV Live, qui diffusait concerts et séquences en haute définition. Mais même ces refuges sont menacés. En octobre 2025, MTV a annoncé la fermeture de ses chaînes musicales — MTV Music, MTV 80s, MTV 90s, Club MTV et MTV Live HD — au Royaume-Uni et en Europe d’ici au 31 décembre 2025. La seule chaîne MTV « classique » survivante continuera, mais désormais orientée presque exclusivement vers le divertissement. Le clip vidéo, lui, n’a pas disparu. Il vit désormais dans l’immensité du web. YouTube, devenu une scène planétaire, enchaîne les records de vues. « Gangnam Style » pulvérise les milliards, « Despacito » franchit d’autres sommets. Aujourd’hui, MTV jette l’éponge du support linéaire musical pour se concentrer sur le divertissement, un aveu d’échec tangible. Les clips ont été vaincus sur leur propre terrain. L’histoire ne s’arrête pas là. Tant qu’il y aura des chansons, il y aura des images pour les accompagner. Peut-être qu’un jour, les clips se projetteront directement sur nos rétines numériques pendant que nous danserons au milieu de notre salon virtuel. L’épopée continue.
Fabrice STAAL
À lire aussi...
Petits écrans, grandes histoires : L’aventure des émissions enfantines
Il était une fois la véritable saga de Walt Disney
Restons en contact
Un peu de positif dans votre boîte mail.
Recevez nos plus belles découvertes,
nos rencontres et nos concours
directement dans votre boîte mail.
Et si le plaisir continuait sur papier ?

Retrouvez nos rencontres, reportages et découvertes dans chaque numéro de ZENIO.
Dès 23,60 € par an






