10 décembre 2025
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Septembre électrique

© IA
Septembre 1989, les vacances sont terminées. Dans la cour de l'Athénée Robert Catteau à Bruxelles, les groupes se reforment autour des sacs Kipling, des jeans délavés et des baskets montantes. Ça sent le goudron chauffé, les feuilles humides et la craie fraîche.
En ville, les affiches de la Foire du Midi se décollent et la radio diffuse en boucle la Lambada de Kaoma. Les journaux parlent des tensions à l’Est, en Pologne et à Berlin. Dans les cafés, on commente les Diables Rouges qui préparent les qualifications pour le Mondial 1990. Tout semble à la fois familier et sur le point de changer. Paul, 16 ans, revient d’une quinzaine à la mer du Nord, le cœur un peu en vrac. Là-bas, il a vécu son premier amour, celui des couchers de soleil et des promesses chuchotées. Mais depuis trois jours, le goût salé a disparu, ne reste qu’une petite douleur sourde.
Il se fond dans la foule, prêt à endurer la sonnerie et la longue journée. Jusqu’à ce qu’il la voie. Sophie. Même classe depuis trois ans, presque invisible jusque-là. Mais là… ce n’est plus la même fille. Cheveux coupés courts, mèches rebelles, pull bleu trop grand qui glisse sur l’épaule, badge de « The Cure » accroché au col. Dans ses yeux, un éclat qui perce le brouillard où Paul se traîne. En cours de français, ils se retrouvent côte à côte. Elle sort son stylo quatre couleurs, écrit sur sa copie : « T’as l’air triste ». Il répond d’un sourire discret. À la récré, ils parlent un peu. Elle lui apprend qu’elle a passé l’été à apprendre la guitare et à refaire les murs de sa chambre couverts de posters : U2, INXS, un Robert Smith en noir et blanc. Les jours passent. Paul guette ses apparitions. Le lundi, elle porte un blouson en jean avec des épingles à nourrice. Le jeudi, un t-shirt ample de « Simple Minds ». Ils partagent des rouleaux de bonbons au bout du couloir, échangent des cassettes enregistrées à la radio, avec la voix du présentateur qui déborde sur le début des chansons.
Un après-midi, après un cours d’histoire soporifique, Sophie lance : « Tu veux écouter un disque chez moi ? ». Sa chambre est un mélange d’odeur de lessive, de chocolat chaud et de vinyle. Sur la platine, Disintegration commence à tourner. Ils restent allongés sur le tapis, savourent les silences que la musique recouvre et apprivoisent la proximité de l’autre. Le 3 octobre, derrière le gymnase, ils s’assoient sur un banc en bois. L’air est frais, les feuilles craquent sous les baskets. Sophie se rapproche, lui prend la main. « Ferme les yeux », dit-elle. Elle l’embrasse avec cette maladresse qui rend les souvenirs indélébiles. Paul sait que l’automne commence ici, sur ce banc, avec Sophie, le parfum pomme de son shampoing et le goût acidulé de sa bouche qu’il n’oubliera jamais. Il vient de laisser l’été derrière lui… pour la certitude de quelque chose de plus fort.
Annie GEORGES
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