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10 décembre 2025

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ANNE

© IA

Cher Journal Intime,
Et voilà, seize ans. Je ne sais toujours pas quoi faire de ce gros paquet d’années. Bon, j’ai bien une petite idée, mais c’est flou, vaporeux comme le voile de ma cousine Jeanine le jour de son mariage avec cet affreux garçon privé de sourire. Donc, j’ai seize ans depuis hier.

Mes parents se sont crus obligés d’inviter la famille pour fêter l’événement. J’avais honte, plantée devant ce gros gâteau au moka écœurant flanqué de ses seize bougies multicolores. Mon cousin m’a poussé du coude :

-       Ce n’est pas la peine d’attraper seize ans si c’est pour souffler les bougies comme un bébé.

Je lui ai écrasé le pied de toutes mes forces, il a hurlé. Tant pis, faut pas m’embêter ! Donc, j’ai éteint les bougies d’un seul souffle, histoire de me débarrasser de la corvée le plus vite possible. Mes parents étaient fiers comme si je venais de leur fourrer sous le nez une interrogation brillante en mathématiques. Je suis nulle en math ! Jean-Claude, mon copain d’en face a été convié aux festivités, comme pour rajouter encore à ma honte, mes parents n’en ratent pas une. Jean-Claude rit sous cape. C’est sûr, il se moque de moi. Voilà, j’ai seize ans depuis hier. Seize ans ! J’ai l’impression d’avoir pris vingt centimètres d’un coup. J’ai reçu des bas de soie et un nouveau porte- jarretelles en vichy bleu et blanc. J’ai rougi, non parce que ça me comblait de joie mais parce que mon porte-jarretelles ressemblait plus à un jouet pour bambin que celui de Barbie qui est en dentelle noire. Jean-Claude a levé les yeux au ciel. J’avais envie de taper du pied. Maman n’a pas encore compris que j’étais presque une adulte ; papa se cache les yeux, il ne veut pas savoir. Voilà, Cher Journal Intime, j’ai seize ans ! Je crois que je suis la seule à le savoir. Seule à me rendre compte que j’ai grandi, que maintenant il faudra me prendre au sérieux. Lorsque je regarde mes parents, je vois que ce n’est pas gagné. Je n’aime pas les gâteaux ; j’ai dû en manger quand même, pour ne pas froisser tante Hélène qui l’avait fait tout exprès pour moi, m’a chuchoté maman dans l’oreille comme s’il s’agissait d’un secret d’État. Zut et re-zut, c’est mon anniversaire et c’est moi qui dois faire des sacrifices. Je préférerais manger des chicons cuits ! Ma mère ne sait pas cuisiner, à part les boulets liégeois. Le reste est un désastre.

Voilà, Cher Journal Intime, j’ai seize ans. Il n’y a qu’à toi que je peux confier que ces seize ans me donnent tous les droits ! Je vais pouvoir embrasser sur les lèvres le beau Michel qui n’attend que ça depuis des semaines. Je vais le voir comme chaque dimanche au thé dansant. Et cette fois-ci, je lui dirai oui, lorsqu’il voudra me serrer dans ses bras ! J’ai seize ans, je suis assez grande. Je redoute quand même ce moment. Et si j’étais nulle ?  Je me lève de mon bureau, me jette sur mon lit pour une personne. J’entends au loin ma grande sœur qui parle au téléphone dans le hall d’entrée. Ma sœur, Christiane, collectionne les petits amis et les lettres d’amoureux transis, tandis que ma vie amoureuse jusqu’ici est un désert. Je soupire. Jean-Claude m’a offert un disque vinyle des Beatles : Michelle. Je le mets chaque fois que je peux sur mon tourne-disque, et je rêve que je suis Michelle, que je suis jolie et qu’un magnifique garçon à tomber raide, n’aime que moi… Je rêve…

Je reprends mon Journal Intime qui attend sagement sur mon bureau. Je lui confie tous mes secrets. Je le cache sous ma pile de pulls dans la garde-robe ; ma mère est un peu fouineuse, je n’ai pas confiance.

Bon, je reprends, Cher Journal. Depuis hier j’ai seize ans. Je vais pouvoir aller au cinéma toute seule, en ville.  Je me réjouis. Je prendrai le bus en solo sans chaperon, même pas Jean-Claude que mon père m’envoie à chaque occasion comme garde du corps. Seigneur !  J’ai regardé dans le journal « La Meuse », il propose un film réalisé par Louis Malle avec Brigitte Bardot et Jeanne Moreau : Viva Maria !  Une histoire d’amitié entre deux femmes au début du XXe siècle. Il paraît que c’est sympa ! Ça me tente. Je vais pouvoir m’enfoncer dans les gros fauteuils en velours rouge du cinéma « Palace ». A l’entracte, j’achèterai un paquet de bonbons acidulés ou une glace au citron à l’hôtesse qui se promène dans les allées, son panier rempli de friandises. Plus tard, j’irai prendre un verre dans un bistrot qui ouvre ses portes dans le lieu-dit, « le Carré » à Liège. Je fumerai des Kent à bout doré et j’écouterai un jeune homme blond qui sentira « Eau Sauvage de Dior » me chuchoter des idioties dans l’oreille. Je ne sais pas si ça me plaira. On verra bien. Je boirai du coca, pas d’alcool ; je n’aime pas ça. Les gens font n’importe quoi quand ils ont bu. Voilà, Cher Journal Intime, depuis hier j’ai seize ans. Et tu vois ? J’ai plein de projets. Je n’ai pas encore dit à mes parents que je voulais quitter le lycée pour aller faire du théâtre au Conservatoire. Un cours d’art dramatique pour les grands, t’imagines ?   Je n’écouterai plus des leçons pour les bébés. J’apprendrai à jouer dans des pièces de théâtre comme Christiane Lenain, une comédienne belge qui m’a donné envie de faire du théâtre depuis que je l’ai vue jouer à la télévision le week-end sur la RTB dans des pièces rigolotes ; on appelle ça du vaudeville !  C’est ça que je veux faire plus tard, du théâtre comme cette super comédienne qui me fait rire et parfois même pleurer devant la télé qui malheureusement est en noir et blanc. On dit que bientôt elle sera en couleur.  J’ai peine à le croire. Mais sait-on jamais ?  La TV de mes parents tient debout sur quatre pieds ; c’est un miracle. Parfois, lorsque j’ai la flemme, je n’ai pas envie de me lever du fauteuil pour mettre le son plus fort. Je rêve d’un boîtier avec des boutons que l’on pourrait actionner depuis son canapé. Ma grande sœur dit que je rêve, que ça n’existera jamais et que je dois me bouger pour mettre le son plus fort sinon on ne comprendra rien au feuilleton. Je m’en fiche, je regarde « Thierry la Fronde » juste pour le beau Jean-Claude Drouot, un comédien belge dont je suis fière comme si c’était mon petit copain. En revanche, pour le choix du feuilleton, je préfère le « Chevalier de Maison Rouge », j’aime l’intrigue de ce feuilleton adapté d’un roman d’Alexandre Dumas…

Bref, Cher Journal Intime, j’ai encore du pain sur la planche pour devenir une vraie adulte. Pour l’instant, il y a quand même les mercredis après-midi durant lesquels je vais avec ma grande sœur aux « Jeunesses musicales. » C’est super chouette !  Il y a des reportages sur d’autres pays, des documentaires sur des sujets tops ou des concerts… j’aime ces moments car nous ne sommes que nous deux, ma sœur et moi.  Avant l’événement, on va manger un sandwich dans une taverne et ça me donne l’impression d’être une adulte responsable. On glisse une pièce de monnaie dans le juke-box et on écoute religieusement le disque qui crache un peu. C’est souvent Elvis. Ma sœur adore Elvis. Je préfère Christophe ou Adamo ou Brassens…

Bref, Cher Journal Intime, je suis plutôt contente d’avoir seize ans. Mais ce sera mieux encore lorsque j’en aurai dix-huit. Dix-huit ! Ce sera génial. Je pourrai passer mon permis de conduire. Je chiperai la voiture de papa, ou mieux, j’aurai la mienne, une décapotable rouge sang. Je nouerai un foulard de soie sur mes cheveux blonds, comme les stars de cinéma. Je louerai un studio en ville, tout près du conservatoire où je serai en art dramatique. Et très vite je me retrouverai sur les planches aux côtés de Christiane Lenain. Je serai déjà une super comédienne ! Ça va vite dans ce milieu magique.

En espérant cet instant de grâce, je dois encore écouter les sermons des parents. Je dois encore étudier mes leçons de néerlandais, je dois encore ronger des crayons… En attendant, j’écouterai le disque de Françoise Hardy qui se sent seule, elle aussi.  

Je pose du Rimmel sur mes cils blonds. Je choisis une minijupe en coton rose. J’enfile mes nouveaux bas de soie qui bougent comme s’Ils profitaient de leur propre vie. Le miroir me renvoie l’image d’une jeune fille plutôt souriante…Ça  y est ! J’ai rendez-vous avec mes seize ans au thé dansant…

Anouchka SIKORSKY

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