12 mai 2025
Dans l’antre de l’Eurovision
C’est une véritable fourmilière. Derrière les paillettes et les refrains entêtants, une mécanique bien huilée s’emballe. Dans cette bulle hors du temps, la Suisse devient le théâtre d’un spectacle intense en coulisses et sur scène.

© JS Fernandez
L’univers du grand rendez-vous musical n’a plus de secret pour Fabien Randanne. Journaliste culture et médias pour « 20 Minutes » et auteur de « Queerovision : Histoire(s) de la plus grande scène du monde », il en a fait sa spécialité. « C’est l’un de mes sujets de prédilection, que je couvre depuis 2015. Je le suivais déjà enfant. Je me souviens de représentantes marquantes, comme Joëlle Ursull et Amina Annabi, qui ont représenté la France en 1990 et 1991, toutes deux arrivées à la deuxième place. Plus tard, j’ai commencé à organiser chaque année des soirées devant le show, avec un buffet inspiré du pays hôte ». Pour lui, ce spectacle a quelque chose d’unique : il rassemble les générations à travers l’Europe — et au-delà — le temps de quelques heures partagées devant un écran. Un pouvoir rare, qui témoigne de sa place dans la pop culture. Avec les années, l’événement a gagné en ampleur et en qualité, attirant des interprètes déjà confirmés, comme Loreen, le groupe italien Måneskin emmené par Damiano David, ou encore Slimane. Son édition la plus marquante ? Celle de 2016, à Stockholm. « La Suède voue une vraie passion à ce concours. Le défilé des drapeaux, au début de la finale, était splendide. Quand les candidats sont appelés un à un pour saluer le public, c’est toujours un moment fort. Toute la ville vibrait à l’unisson. Même les feux de signalisation jouaient le jeu : au vert, on entendait des refrains comme « Euphoria » de Loreen. La capitale s’était transformée en parc d’attractions pour les passionnés ».
La ruche des journalistes
Pour vivre le spectacle de l’intérieur, un badge est indispensable. Ce petit sésame autour du cou ouvre les portes d’un monde parallèle, invisible au public : celui de l’envers du décor. Sans lui, impossible d’accéder à la zone presse, d’approcher les délégations ou de circuler dans les espaces réservés. Les inscriptions s’ouvrent généralement en février. Ce sont les délégations des pays de résidence qui valident ou non les demandes. Pour les reporters issus de pays non participants, c’est l’Union européenne de radio-télévision (UER) qui prend le relais. Au fil des éditions, cette accréditation est devenue bien plus qu’un simple badge. Elle reflète le soin logistique mis en place par le pays organisateur. À Malmö, en 2024, elle permettait même de voyager gratuitement dans les transports en commun. Sur place, elle donne notamment accès à la salle réservée aux médias, véritable QG des envoyés spéciaux venus des quatre coins du continent. Cet espace, situé à proximité de la salle, est pensé pour que chacun puisse suivre le concours tout en travaillant. Des dizaines de tables, des multiprises à foison, des écrans géants diffusant les répétitions en continu, du wifi puissant : tout est prévu pour permettre aux professionnels de l’information de produire du contenu à un rythme soutenu. L’ambiance y est studieuse, mais loin d’être froide. « Cela ressemble un peu à un centre d’examen, sauf qu’ici, on entend parler toutes les langues, et l’atmosphère reste très bon enfant », confie notre observateur. Des poufs, des fauteuils et même quelques animations ponctuent les longues journées : ateliers cocktails, stand brushing, DJ sets... de quoi relâcher un peu la pression. C’est aussi là que les journalistes marquent leur « territoire », en déposant leur drapeau national sur une table pour créer un point de ralliement. Les interactions entre pays sont fréquentes, parfois inattendues, à l’image du spectacle lui-même. Et puis il y a les participants. Eux évoluent dans la « Bubble », un espace plus confidentiel, réservé aux délégations et à leur équipe. Chaque représentant y dispose de sa loge. Il arrive toutefois qu’ils croisent le chemin des médias. « L’an dernier, la configuration obligeait les chanteurs à traverser notre salle pour rejoindre leur bulle. Résultat : on a vu défiler tous les candidats, certains prenaient même le temps de répondre à quelques questions, selon leur disponibilité ». L’ambiance en salle de presse a aussi une forte dimension festive. « Dès qu’un candidat de notre pays apparaît à l’écran, tout le monde se lève, danse, et partage un moment d’euphorie avec ses compatriotes. Bien sûr, il y a une part studieuse, mais l’adrénaline et l’esprit de fête sont aussi très présents. C’est toujours une émotion particulière quand le générique retentit en début de soirée. C’est impressionnant de savoir que l’on va vivre une compétition suivie par plus de 100 millions de téléspectateurs », raconte Fabien. Après chaque demi-finale, une conférence de presse rassemble les dix pays qualifiés. Le soir de la finale, une rencontre avec le grand gagnant est organisée pour recueillir ses premières impressions à chaud.
Après le show, le dancefloor
Quand la scène principale s’éteint, la fête continue ailleurs. De nombreuses soirées privées sont organisées chaque soir en marge du concours. Parmi elles, l’EuroClub reste LE point de ralliement des accrédités en quête de beats et de boules à facettes. Cette boîte de nuit éphémère, entièrement dédiée à l’univers Eurovision, propose une playlist 100 % événement et accueille parfois des artistes en live, qu’ils soient en lice ou déjà légendaires. L’entrée est payante, y compris pour les invités, mais l’ambiance vaut le détour. « En 2016, je me suis retrouvé à danser avec le candidat polonais. Un moment aussi improbable que mémorable », glisse Fabien avec un sourire. Pour une atmosphère plus familiale, direction l’Eurovision Village. Installé en plein cœur de la ville, souvent dans un parc emblématique, cet espace gratuit permet aux spectateurs et aux habitants de suivre l’événement en direct sur écran géant. On y chante, on y danse, on y vibre ensemble, qu’on ait ou non un billet pour l’aréna. « C’est très émouvant de voir cette ferveur populaire autour du concours », confie-t-on. Vous l’aurez compris : ici, le show ne se limite pas à la scène principale. Il se vit en coulisses, en club, en plein air… et parfois sur un coin de trottoir en hurlant « Waterloo » à trois heures du matin. Personne ne juge. C’est l’Eurovision.
Rino GALLO
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