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18 décembre 2025

NICOLAS

Dans quelques jours, on fêtera Noël. Nicolas aimait les préparatifs de Noël ; une fébrilité presque palpable habitait la maison comme si elle allait faire exploser les murs, les écarter, les repousser jusqu’à l’extrême limite. Nicolas avait cinq ans et une imagination fertile qui lui permettait de rêver même les yeux ouverts.

© DR

Pour l’instant, il aidait sa tantine Jeannine à garnir le sapin gigantesque qui montait jusqu’au plafond ; peut-être allait-il traverser les poutres et grimper jusqu’aux chambres ? Et s’incliner sur le berceau du bébé qui faisait la sieste en tétant un doudou fané ? Nicolas fit entendre un bref rire qu’il étouffa avec sa petite main.

-       Nico, tu rêves encore ? Tu peux me passer les boules dorées ?

L’enfant préleva de la boîte en carton une boule délicate protégée par du papier de soie. Elle brillait comme de l’or liquide. Sa tantine l’accrocha à une branche qui tendait le bras. Le sapin parfumait toute la pièce d’une fragrance fraîche et boisée. Le garçonnet inspira à plein poumons les effluves divines pour en remplir son corps jusqu’à en avoir la tête qui tourne. Tantine avait aussi acheté une quantité impressionnante de bonbons emballés dans des papiers brillants qu’elle suspendait ici et là sur le sapin qui s’alourdissait dangereusement. Tante Jeannine était généreuse et voulait que chaque enfant puisse décrocher autant de bonbons que souhaité. Ils étaient six en tout cousins et cousines confondus, sans compter les copains ; ça faisait du monde à satisfaire. Chaque jour, tantine accrochait de nouvelles sucreries et des pommes rouges et des mandarines qui faisaient le bonheur de la marmaille surexcitée. On n’était pas riche dans la famille mais le sapin grandiose, chargé comme un bœuf, semblait contredire cette affirmation. La radio imposante posée sur un meuble en acajou faisait entendre des chants de noël qui offraient une ambiance festive à la maisonnée.

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Tantine reconnut Bing Crosby qui chantait « White Christmas » de sa belle voix chaude.  Ça avait l’air de combler le sapin qui semblait se balancer au rythme de la musique ; mais c’était sans doute le résultat de l’imagination de l’enfant qui tournait encore à plein régime. Dehors la neige tombait à gros flocons immaculés, légers comme de la ouate ; les flammes gondolaient dans la cheminée. Nico espérait recevoir un train électrique pour Noël sans trop y croire ; il savait que ses parents n’avaient pas beaucoup d’argent or, il fallait quand même donner des sous aux artisans qui travaillaient pour le père Noël ; c’est son papa qui lui avait expliqué. Bing Crosby avait laissé la place à Tino Rossi qui chantait « Petit papa Noël » de sa voix traînante. Nico n’aimait pas Tino Rossi, il avait l’air de dormir debout. Soudain, le petit garçon entendit ses cousins et cousines qui tapaient des pieds pour se débarrasser de la neige sur le paillasson du hall d’entrée ; puis ils se précipitèrent dans le salon afin de découvrir le fameux sapin. Ils se mirent à parler tous en même temps, faisant un potin de tous les diables et poussant des cris de joie ; ils auraient fait la danse des sioux que Nicolas n’en aurait pas été surpris.  Le chat gris-bleu, Bouchon, un chartreux à la bonne tête de nounours, aimait par-dessus tout avoir la paix ; il le fit savoir en se sauvant à toutes pattes. Nicolas se mit à rêver pour oublier le tintamarre. Il s’imaginait conduisant un beau gros train qui crachait de la fumée en hurlant de toutes ses forces. Allez savoir pourquoi ce train, dans les chimères du gamin, s’arrêtait à chaque gare ? De jolies gares multicolores comme dans des jeux d’enfants, qui affichaient des noms poétiques tels que « Nuage bleu », « Flocon Doux » … C’est à l’arrêt de la petite gare nommée « Princesse de Soie » que monta la petite fille blonde et gracieuse ; on ne sait comment Nicolas la vit grimper dans le train, mais il la vit. Et bien sûr, il tomba amoureux aussi sec ! Sophie, sa cousine préférée essaya de l’extirper de son rêve en le secouant par la manche de son pull trop grand, en vain. Nico se hissa à nouveau dans son train imaginaire en cherchant sa princesse Isabelle dans les wagons, car elle se prénommait ainsi. Il aimait prononcer son prénom… Ses cousins continuaient de faire du raffut, le gamin s’en foutait ; lui, dans son train fantasmagorique, observait Isabelle sans se lasser… De toute sa jeune vie il n’avait jamais rien vu d’aussi beau.

Dans le salon, le sapin décoré comme pour un soir de bal, se laissait admirer sans modestie par les bambins enthousiastes. Sauf par Nicolas, qui préférait se balader dans son train à la recherche d’Isabelle qu’il retrouvait toujours dans l’un ou l’autre wagon. Il venait justement de la découvrir posée comme une poupée de porcelaine sur la banquette en velours vert, elle regardait par la fenêtre le paysage défiler à toute allure. Elle sourit à Nicolas montrant ainsi de jolies dents blanches comme autant de perles enfilées sur un collier. Le garçonnet retenait son souffle chaque fois qu’il la regardait tellement il la trouvait jolie. Mais toutes les choses agréables ayant une fin, le gamin fut contraint de quitter le train et Isabelle pour atterrir dans la routine du quotidien et retrouver ses cousins et cousines autour d’un plat de macaroni jambon ; un brusque retour à la réalité qui lui parut bien prosaïque. Sa cousine Sophie qui lisait sûrement dans ses pensées et peut-être pire, qui farfouillait sans doute dans ses rêves, lui fit remarquer qu’il n’était pas très aimable de passer son temps ailleurs, comme si elle n’existait pas ! Le gamin haussa les épaules sans s’excuser. Mais il feignit d’écouter les babillages de ses cousins et cousines alors que ses pensées s’envolaient encore et encore vers son train fantôme et Isabelle, évidemment. Pourtant, les chansons de Noël continuaient de donner le ton, les flocons de neige de voltiger avec grâce, les flammes fougueuses de se trémousser dans la cheminée, le sapin majestueux de se pavaner… Bientôt ce serait la fête magique de Noël et des cadeaux sous le sapin… Bientôt le père Noël arriverait sur son traîneau tiré par de fiers rennes. Nicolas espérait toujours un train électrique qui filerait à toute allure sur des rails qui formeraient un huit parfait. La nuit tomba comme un couvercle sur le paysage tout de blanc vêtu. Des milliards d’étoiles clignotaient dans le ciel noir, la lune faisait un clin d’œil. Les enfants, blottis sous les couettes douillettes, étaient déjà happés par des rêves de père Noël, de rennes gracieux, de neige immaculée, de guirlandes lumineuses enroulées autour du sapin imposant, de bûches de Noël savoureuses, de nougats tendres, de marrons glacés …

 Bien sûr ils se levèrent à l’aube pour pouvoir, après s’être emmitouflés de gros pulls multicolores et d’écharpes tricotées main, s’élancer dans la neige virginale. Les traîneaux glissaient avec grâce, le bonhomme de neige qui avait perdu un œil souriait, inconscient de son handicap ; le chat « Bouchon » essayait, d’une patte délicate, d’attraper les flocons de neige qui tombaient du ciel dans un silence monacal. Même le ciel était blanc et la neige lançait des étincelles de lumière sous le soleil pâle… Le sapin cachait des cadeaux enveloppés de papier doré et argenté qui patientaient en attendant d’être déshabillés. Les bambins avaient les joues rougies par le froid, le bout des doigts glacés. Maintenant, ils se réchauffaient en buvant des cacaos chauds aux parfums de cannelle assis en tailleur autour du feu de bois. Dans quelques heures, il fera nuit noire ils iront chanter à la messe de minuit avec d’autres enfants du village.  Nicolas aimait la messe de minuit, il y avait une ambiance toute particulière à la fois chaleureuse et pleine d’espoir qui donnait envie d’être quelqu’un de meilleur. Et puis, il y avait la musicienne perchée là-haut dans le jubé près des orgues, elle faisait chanter son violon de sons graves envoûtants…

Le lendemain, ils pourraient déballer les cadeaux.

Bien sûr, tantine Jeannine était debout avant tout le monde. La table était dressée et elle faisait des pains perdus. Ça sentait bon dans toute la maison. Les enfants dégringolaient les escaliers à toute vitesse pour se précipiter en pyjamas sous le sapin éclairé de mille feux. Déjà ils déballaient les cadeaux en poussant des cris de joie.  Nicolas, qui était descendu le dernier, s’arrêta net devant une fillette inconnue qui, hissée sur la pointe des pieds, chipait des bonbons au sapin. Elle se retourna en faisant danser ses cheveux blonds et il resta sans voix. C’était la princesse du train, que faisait-elle là ?  Tantine dissipa son ignorance :

-       Je te présente notre nouvelle petite voisine, Caroline. Elle a cinq ans comme toi.

La fillette posa sur lui un regard grave. Sa princesse s’appelait donc Caroline ? Nicolas sourit et Caroline lui tendit un bonbon enveloppé d’or. Le gamin se promit de le garder comme un talisman…Finalement, son Isabelle s’appelait donc Caroline. Mais tout le reste était intact. La fillette était bien la même que celle de son train imaginaire : les mêmes cheveux de soie dorée, les mêmes gestes gracieux, les mêmes petites dents blanches alignées comme des perles, les mêmes yeux d’un bleu rare… Elle portait une robe en dentelle qui dansait autour de ses jambes fuselées. Caroline était sortie tout droit de son imagination, pourtant elle se tenait là devant lui dans la réalité. Elle avait une voix fluette, une peau satinée que Nicolas avait envie de caresser du bout des doigts ; mais il n’osa pas l’effleurer parce qu’elle était réelle et non une illusion. Le petit garçon se moquait de ne pas avoir reçu un train électrique, son cadeau était bien plus fantastique ; il s’appelait Caroline. Nicolas répétait tout bas, telle une litanie, ce prénom qui ressemblait à la promesse d’une merveilleuse histoire d’amitié…

 

Anouchka SIKORSKY

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