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18 février 2026

ALICE

Ce matin-là, Alice était un peu tristounette ; les fêtes de Noël et de Nouvel An étaient terminées, maman avait rangé la nappe blanche avec des motifs dorés, et le petit Jésus s’ennuyait dans sa crèche malgré l’âne qui lui chatouillait le front en soufflant dessus.

© DR

Le sapin brillait encore dans son coin, bien sûr. Les guirlandes de petites lampes clignotaient toujours avec entrain, évidemment ; mais parfois, des aiguilles du sapin tombaient avec délicatesse sur le parquet. Presque en s’excusant… Maman balayait régulièrement sous l’arbre de Noël sans état d’âme, alors qu’Alice avait mal au cœur pour lui, qui capitulait petit à petit en laissant chuter ses aiguilles sur le sol ciré. Alice avait six ans, elle venait d’entrer dans les grandes classes, en première primaire. Les adultes avaient l’air heureux comme si elle avait réussi un exploit ; la fillette trouvait le comportement des grandes personnes bizarre. Alice s’amusait bien quand elle était en maternelle ; elle pouvait jouer à la marelle, faire des dessins, peindre à la gouache, enfiler des perles ; elle pouvait regarder par la fenêtre autant qu’elle le souhaitait, sans que personne ne la rappelle à l’ordre. En première primaire, il fallait sans cesse montrer que l’on avait compris les leçons de mademoiselle Paquet. Prouver que l’on savait écrire les lettres rondes au porte-plume à encre sans faire de pâtés sur les pages du cahier couvert de papier bleu. Bien sûr, il y avait le buvard magique, mais s’il séchait les mots écrits, il n’effaçait pas les taches d’encre. Alice préférait rêver en regardant les moineaux qui riaient dans les arbres de la cour de récré. Oui, oui, les oiseaux rient, mais les adultes ne le savent pas. Ils ont trop grandi, alors ils ne savent plus voir ce qui se passe dehors, dans la nature qui gazouille tant qu’elle peut pour attirer l’attention des enfants…

Dehors, des flocons blancs et légers comme de la ouate dégringolaient du ciel en dansant tels les petits rats de l’opéra. La fillette contemplait le spectacle magique par la fenêtre de sa chambre rose. Elle venait de tomber de son lit lorsque les flocons de neige avaient accaparé toute son attention.

Maman s’agitait dans la cuisine ; depuis sa chambre à l’étage, la fillette percevait les bruits de vaisselle, elle pouvait aussi entendre les miaulements aigus du chat Fripouille qui réclamait son repas à grands cris ; il était en colère. Dehors, la neige tombait toujours sans bruit… Lorsqu’elle regardait par la fenêtre de sa chambre, Alice apercevait son père dans le jardin qui distribuait des graines aux oiseaux qui volaient autour de lui comme les flocons de neige, en silence et légèreté. Sa grande sœur était déjà descendue dans la cuisine, flanquée de sa radio portable, cadeau de Saint Nicolas, qu’elle trimbalait partout. Lily était bien plus vieille qu’elle, au moins trois ans. Alice aurait juré que sa grande sœur était toujours dans sa chemise de nuit bleu ciel comme ses yeux clairs et qu’elle traînait pieds nus. Qu’elle avait encore ses deux tresses blondes de la veille. Qu’elle allait promener sa radio toute la journée de pièce en pièce. En effet, la gamine trouva sa grande sœur assise devant un bol de café au lait chaud. Elle balançait les pieds sous la table. Lily était accompagnée de son poste à transistors rouge foncé posé près d’elle sur la table du petit-déjeuner. Alice, elle, tenait son bébé en cellulose contre son cœur. Son papa, Nicolas, qui venait de pousser la porte de la cuisine, tapait des pieds sur le paillasson pour faire tomber la neige de ses bottes. Le papa sourit à ses filles et à sa femme et la cuisine tout entière s’illumina. Alice se dit que son papa était comme les lampes que l’on allumait en poussant sur un interrupteur.

La benjamine avait chipé à sa grande sœur le tube de lait sucré Nestlé qu’elle étendait maintenant sur une tartine de pain blanc. A la radio, Claude François pleurait la « Pauvre Petite Fille Riche » ; il y mettait tout son cœur. C’était triste à hurler. C’est à ce moment-là que papa déclara :


— Savez-vous, les filles, que nous avons un magicien dans le quartier ?


Alice ouvrit la bouche toute grande sans laisser tomber aucun son tant elle était surprise.


— Je l’ai rencontré tôt ce matin. Il jouait avec la neige…


La fillette se dit que ça ne devait pas être un magicien très sérieux, s’il jouait tel un bébé dans la neige ! Papa haussa les épaules en buvant son café noir comme du charbon. À présent, la radio faisait la part belle à Salvatore Adamo qui demandait la permission d’aller danser avec la jeune fille d’un père qui n’avait pas du tout envie d’accepter. Ça faisait rire Lily qui fredonnait la chanson : « Vous permettez, Monsieur… »

Tout à coup Alice ressentit une envie irrésistible d’aller jouer avec les garnements de la rue. Elle aimait s’amuser avec les gamins, ils ne pleuraient pas pour des bêtises comme les petites filles qui étaient plus gnangnan. Alice savait qu’elle était un peu brusque quand elle jouait, elle préférait donc bousculer les garçons qui s’effondraient comme de braves petits soldats sans rechigner. Elle enfila un gros pull et des chaussettes en laine qui étaient censées la protéger du froid ; la fillette n’aimait pas la laine, ça grattait. Elle quitta la cuisine en laissant la porte grande ouverte, sans doute pour offrir une bouffée de liberté à sa maman qui lavait la vaisselle en pensant à autre chose. Peut-être à son piano ? Lorsque sa mère jouait au piano, elle avait l’air tellement heureuse, on aurait dit qu’elle s’échappait dans un autre monde, un pays enchanté fait de notes blanches et noires qui dansaient sur des portées…

Alice s’élança sur la première glissade venue, lisse comme un miroir. Elle dérapa, tituba, avant de s’effondrer comme une pierre, sans pleurer. Hors de question de renifler devant ses copains qui se seraient moqués d’elle en se tapant sur le ventre. Les garçons avaient commencé à faire un bonhomme de neige ; ils manquaient d’expérience c’était sûr, se dit-elle ; le bonhomme penchait comme la tour de Pise que la fillette avait vue au journal parlé de la télévision en noir et blanc. L’un des gamins enfonça une carotte au milieu du visage du bonhomme, pour simuler le nez ; la tête ne résista pas à l’attaque, elle roula sur le tapis blanc. Alice les considéra avec un soupçon de pitié. « Décidément, les garçons ne sont pas toujours doués ! » Ce n’était pas la peine de se taper sur le ventre s’ils ne savaient même pas faire un bonhomme de neige ! Les gamins étaient passés à un autre jeu, ils se lançaient avec force des boules de neige qui s’écrasaient invariablement dans le cou en laissant dégouliner un liquide froid sur la peau glacée. Alice secoua le col de son anorak avant de bombarder ses copains de boules de neige bien tassées ; elle visait surtout Jean-Claude, qui était le plus solide des gaillards. Jean-Claude qui savait toujours tout ce qui se passait aux alentours et qui connaissait tout le monde.


— Tu savais qu’il y avait un magicien dans notre rue ?


Jean-Claude adressa un drôle de regard à sa copine Alice.


— Tu veux parler de Monsieur Joseph ? Qui t’a dit qu’il était magicien ?


— Mon papa. Il ne raconte jamais de carabistouilles, mon papa.


Le petit Jean-Claude hocha la tête, mais il doutait que Monsieur Joseph fût un magicien, sinon il serait au courant, non ? Il ne voulait pas passer pour un âne, alors il dit gravement :


— Je crois que c’est plutôt un sorcier. Il a des yeux tout noirs et il ne rit jamais. Une fois, je l’ai même vu parler tout seul… Il habite la dernière maison, là-bas ajouta-t-il en montrant une petite maison ocre entourée d’un jardin couvert de neige. Alice pensa aussitôt à la maison en pain d’épice du conte « Hansel et Gretel » qui servait de piège pour les bambins abandonnés dans la forêt. Cette étrange maison était habitée par une sorcière qui mangeait les enfants… Alice respira un grand coup et avança bravement en tremblant un peu. La fillette frissonna, ce n’était pas que le froid. Elle poussa la barrière qui grinça et s’approcha sans bruit, ses pas étouffés par le tapis de neige. C’est alors qu’elle le vit. Il lui parut énorme, même s’il était agenouillé les mains dans la neige, il était impressionnant surtout lorsqu’il se tourna lentement pour la regarder dans un silence opaque. Alice s’était figée. Et s’il avait faim ? Et s’il voulait la manger ? Comme la sorcière de la maison en pain d’épice dans le conte des frères Grimm ?


Le magicien avait une grosse voix grave lorsqu’il lui dit :


— Que fais-tu là ? Qui es-tu ?


Alice répondit bravement, même si elle sentait ses jambes fléchir :


— Je m’appelle Alice. Je suis la fille de Nicolas qui m’a dit que vous étiez un magicien.


L’homme partit d’un gros éclat de rire qui secoua son énorme poitrine couverte d’une veste en mouton retourné.


— Il a dit cela ton papa ? C’est un farceur, celui-là ! Je le connais. La fillette se détendit ; si le sorcier connaissait son papa, il ne devait pas être aussi dangereux que le disait Jean-Claude… C’est alors qu’elle vit ce que Joseph faisait. Elle découvrit un paysage de toute beauté, sculpté dans la neige et la glace. Il y avait une forêt en miniature avec des arbres blancs. Des animaux sauvages : des rennes, des lapins, des ours… une rivière qui coulait entre les arbres et des guirlandes de mini-lumières qui clignotaient comme pour un jour de fête… Alice n’avait plus peur. Joseph était un artiste ou quelque chose comme ça. Et les fêtes n’étaient pas terminées : ici, dans le jardin du magicien, c’était encore Noël…

Anouchka SIKORSKY

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