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23 mai 2026

CHARLOTTE

Bien sûr, le soleil pâle essayait de se faufiler à travers la procession de nuages blancs et mousseux comme la barbe à papa à la foire du village.

© DR

Plantée au milieu de la pelouse, près du large saule pleureur qui servait occasionnellement de parasol, Charlotte regardait en l’air en espérant voir les cloches qui devaient partir aujourd’hui pour Rome. C’est en tous cas ce que son papa lui avait dit ce matin-là alors que toute la famille prenait le petit déjeuner autour de la table rouge en formica. Dans la cuisine, ça sentait bon le café que maman faisait encore à la main ; elle versait de l’eau bouillante sur le filtre posé sur la cafetière et le café coulait lentement, goutte à goutte dans des murmures prometteurs. Charlotte ne buvait pas de café, c’était trop fort, mais elle aimait en sentir l’arôme chaleureux. La fillette savait que plus tard, elle prendrait elle aussi du café noir et chaud et que ça lui rappellerait ces petits déjeuners rassurants, entourée de ses parents et de sa grande sœur, Christiane, dans la cuisine douillette… C’était le parfum du matin dont elle se souviendrait plus tard, lorsqu’elle serait adulte et que ses parents se seraient envolés comme les cloches de Pâques dans le ciel, tout là-haut ; alors elle fermerait les yeux et, la cuisine claire avec la porte vitrée qui laissait entrer le soleil comme un invité de marque, ressusciterait. Elle reverrait ses parents qui mordaient dans des tartines de pain frais couvertes de confiture à la fraise, rouge, tels les dahlias qui fleurissaient sous la tonnelle. Elle reverrait son père qui servait du café à sa maman, en blaguant, devant le chat Pitchou qui bâillait en rêvant à une souris grise. Elle entendrait la radio imposante qui jouerait des chansons qu’elle aimait, comme « Vous permettez-monsieur » d’Adamo… Elle reverrait la grosse horloge ronde avec ses aiguilles qui tuaient le temps en silence…

Charlotte secoua ses cheveux blonds et se remit à contempler le ciel. Espérant apercevoir les cloches fugueuses… Elles partaient généralement, le soir du jeudi saint. Toutes les cloches de chaque église, de chaque ville et de chaque village faisaient leurs bagages avant de s’envoler pour un long voyage jusqu’à Rome. Charlotte qui avait six ans, essayait de se représenter les milliers de cloches qui se retrouvaient dans le ciel pour faire ensemble ce long voyage… Ça devait être un fameux foutoir, là-haut !  Elles devaient se bousculer dans le ciel, les cloches, et rire en sonnant de tout leur cœur.

Charlotte savait que Christiane ne croyait pas aux cloches qui partaient pour Rome en chantant ! Christiane ne croyait plus en grand-chose, elle avait trop vieilli se dit Charlotte, sa grande sœur allait avoir neuf ans ! Tout de même ! La fillette soupira. Elle n’avait pas envie de devenir grande comme Christiane ; elle espérait croire encore longtemps aux cloches de Pâques !   C’était quand même plus simple de s’imaginer des milliers de cloches qui carillonnaient en éclatant de rire plutôt que de penser à un grand vide. Charlotte n’aimait pas le vide, il fallait qu’elle remplisse ce grand « Rien » par un grand « Tout » ; c’était bien plus réconfortant.

Le ciel était habité par des nuages blancs qui se serraient les uns contre les autres comme s’ils avaient froid, mais il n’y avait pas l’ombre d’une cloche. Peut-être qu’il était encore trop tôt. Papa avait bien dit que les cloches partaient le soir du jeudi saint. Ce n’était pas la peine de se tordre le cou sous peine d’attraper un torticolis si les cloches ne pliaient bagages que le soir… Charlotte abandonna son poste de surveillance pour tourner sur elle-même le plus vite possible ; ça donnait le tournis et elle aimait ça !  Lorsqu’elle s’arrêta brusquement, les cheveux dans les yeux, le paysage chancelait, la maison tanguait, le saule pleureur se balançait et la fillette se laissa tomber comme une pierre sur la pelouse pour récupérer son souffle …Charlotte réfléchissait ; bien sûr il y avait Jean-Claude dans la rue qui jouait avec des billes en verre, brillantes comme du cristal. Charlotte aimait bien jouer aux billes, elle aussi… Mais son copain faisait semblant de ne pas croire aux cloches de Pâques, il voulait faire comme les grands, persuadé qu’il prendrait quinze centimètres d’un coup ! C’était faux, évidemment.

Charlotte devrait patienter jusqu’au soir pour voir les cloches de Pâques s’envoler en groupes de même que les voitures qui partaient en vacances d’été, sur une route nationale bondée comme un quinze août !

Ce soir-là, Charlotte avait collé le nez à la fenêtre de sa chambre. Le ciel était parsemé d’étoiles qui clignotaient dans le soir. Christiane, sa grande sœur, lui avait dit qu’elle perdait son temps. Que les cloches de Pâques, au pire, n’existaient pas ! Au mieux, elles se feraient la malle en pleine nuit !

Découragée, Charlotte s’était endormie avec son lapin Jeannot dans les bras, pendant que sa grande sœur avait mis un disque vinyle des Beatles sur son pick-up…

Charlotte rêva des Beatles qui poursuivaient les cloches de Pâques qui volaient haut dans le ciel en se moquant des quatre garçons dans le vent…

Dans le village, Charlotte avait une copine. C’était Jeanne qui tenait le café du coin : « La Maison de Jeanne » qui se trouvait sur la place, près de l’église, en bord de Meuse.  A l’instar de Charlotte, tous les habitants de Saint Yvon faisaient une halte régulière chez Jeanne.  Charlotte se sentait bien auprès de cette brave femme, comme tous les gens du coin. On venait chez Jeanne pour confier ses soucis, ses peines de cœur, ses bonnes nouvelles…La tenancière du café savait écouter. Les habitants de Saint Yvon, savaient se raconter…

Ce samedi-là, Charlotte balançait les pieds sous une table en teck du café, en mangeant une glace à la vanille. Un peu plus loin, à côté du poêle à charbon, quatre bonhommes jouaient aux cartes en buvant des Jupilers, tandis que près de la fenêtre deux femmes aux cheveux permanentés échangeaient des confidences en buvant des cafés au lait. Jeanne s’était installée en face de Charlotte qui lui avait parlé des cloches ! Jeanne avait souri, bien sûr, en expliquant à la petite fille que le jour le plus important, finalement, c’était le dimanche de Pâques.  Celui où les cloches de Pâques reviennent de Rome en parsemant tous les jardins d’œufs en chocolat ! Le moral de Charlotte reprit des forces !  Elle se mit à rêver de cloches joyeuses et de chasses aux œufs. Plus qu’une fois dormir ! Christiane, qui avait accompagné sa petite sœur, s’en fichait, elle avait glissé une pièce dans le juke-box et Michel Polnareff se mit à chanter « La Poupée qui fait Non » tandis que la grande sœur attaqua sa glace au moka en se léchant les doigts !   Le temps s’écoulait tranquillement sous le soleil timide de Saint Yvon…

Evidemment, avait ajouté Jeanne, en se penchant par-dessus la table, il y a toujours le problème de cette cloche qui avait disparu depuis plusieurs années. On se demandait si elle était restée là-haut volontairement ou si elle avait été kidnappée ! Charlotte était toute retournée. Une cloche avait disparu ?  Oui, avait ajouté Jeanne, cela faisait trois ans maintenant que la petite cloche, Lucie, n’était pas revenue de son voyage à Rome. Les autres cloches étaient très ennuyées…Parfois elles chuchotaient entre elles, tout là-haut, dans le clocher ; elles parlaient de fugues, de kidnappings, parfois elles évoquaient un mauvais sens de l’orientation …

-Pourquoi dites-vous toujours « petite » cloche ?

-Parce qu’elle était très petite, toute dorée avec une pierre précieuse bleue sur son corps joufflu, tel un nombril resplendissant…On la reconnaissait vite, car elle carillonnait avec un joli tintement délicat, pareil au miaulement d’un bébé chat.

Charlotte se demandait ce qu’avait pu devenir Lucie !

Le dimanche de Pâques, Charlotte était tombée très tôt du lit, car elle espérait voir le retour des cloches qui allaient carillonner avec fracas comme pour un jour de noces. Il y avait un éclatant soleil au milieu du ciel, on aurait dit un grand feu qui brûlait avec passion ; sans doute pour honorer l’arrivée des cloches de Pâques ! La sœur de la fillette, Christiane s’était réveillée, elle aussi. Elle regardait par la fenêtre dans sa chemise de nuit à fleurettes roses, les pieds nus. C’était surprenant de voir Christiane debout alors qu’elle disait ne pas croire aux œufs de Pâques apportés par les cloches.  Charlotte aussi était encore en pyjama, à myosotis bleus et blancs. Elle dégringola les escaliers pour se précipiter dehors. Les cloches avaient déjà laissé tomber des œufs, des lapins, des poules et d’autres friandises en chocolat, dans le jardin ; la pelouse était recouverte de cadeaux enveloppés de papier brillant, argentés ou dorés… Charlotte scrutait le ciel, mais les cloches étaient déjà passées…Elles avaient dû se lever à l’aube à Rome, avant de faire ce long voyage du retour…Les cloches devaient sûrement avoir des ailes, à l’instar des anges, pour voler aussi vite.  La fillette se retourna et vit sa sœur, Christiane, qui prétendait ne pas croire aux cloches de Pâques, la tête renversée en arrière ; elle fouillait le ciel de ses yeux bleus tellement clairs…Clairs, comme lorsqu’elle était étonnée ou ravie… Charlotte en était certaine, elle avait entendu un petit cri, Christiane s’était rapprochée de sa sœur, elle lui secoua le bras doucement :

-Tu as entendu ?

Un autre petit bruitage se fit entendre, qui faisait penser à un gazouillement de bébé ou celui d’un oiseau tombé du nid.

Les deux gamines s’étaient approchées, toujours à pieds nus dans la pelouse glacée d’une délicate rosée … C’est la pierre précieuse bleue qui les avertit, elle jetait des éclairs brillants sous le soleil. Lucie était là, blottie tout contre les jonquilles… Elle fit entendre un minuscule éclat de rire et sa voix cristalline : bonjour, je m’étais perdue, je crois, dans les bras du ciel…  

Anouchka SIKORSKY

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